Pourtant, en 1973, après vingt ans de combats contre la routine et les positions acquises dans cette fameuse hiérarchie, le défunt baron Philippe de Rothschild avait réussi à obtenir la révision tant attendue de son célèbre Château Mouton-Rothschild, qui passait alors de second à premier cru classé. Quoi qu’il en soit, les palais des dégustateurs du Grand Jury Européen, comme ceux des professionnels et des amateurs avertis du monde entier, sont de bien meilleurs juges et savent depuis longtemps que ce cru est à ranger parmi les meilleurs « super seconds » du Médoc.
Un cru singulier, né en 1970, grâce à la persévérance « tranquille » d’un homme de terroir, Jean Gautreau, qui, après l’achat en 1969 de cette propriété laissée en ruines, a réussi l’impensable en optant pour une forte densité de plantation, une vendange à pleine maturité, de longues macérations, une judicieuse utilisation de la barrique et aucune filtration.
Ses vins, à la trame très serrée, nerveux, d’une grande race, au boisé admirablement discret et au fruité d’un éclat unique, requièrent une bonne décennie avant de livrer leur réelle plénitude. Des vins qui nécessitent un long passage en carafe et qui évoluent superbement dans le verre. Sociando-Mallet, ce sont 500 000 bouteilles par an, composées généralement à 55 % de cabernet sauvignon, 42 % de merlot, 2 % de cabernet franc et 1 % de petit verdot.
Voici donc mes notes de cette verticale unique, de 13 millésimes, tenue à deux reprises, en août 2006 et en mai 2010, avec quelques bouteilles sifflées entre ces deux dates, où les vins avaient tous été oxygénés en carafe 90 minutes avant le début de la dégustation, sauf les 1985 et 1981 lors de la deuxième verticale, en mai 2010.
Fait à noter, tous ces millésimes de Sociando-Mallet sont à 12,5 % d’alcool, sauf le 2002, ce qui démontre très bien qu’il n’est pas nécessaire de vendanger en surmaturité, comme on le fait de nos jours dans les autres propriétés bordelaises, en recherchant des vins à 13,5 %, et même 14 % et 14,5 %, pour engendrer de grands vins rouges. Une leçon d’équilibre.
3 MILLÉSIMES REMIS EN MARCHÉ EN JUILLET À LA SAQ
Château Sociando-Mallet 2000
Haut-Médoc, Jean Gautreau, France
119,50 $ SAQ S (11233379) ****?(*)$$$$($) CORSÉ+
Millésime de légende s’il en est un, le 2000 de Sociando se montre d’une fraîcheur médocaine unique. La couleur est presque sombre et passablement violacée. Le nez, poivré et « poivronné » aux premiers abords, évolue vers une richesse et une race évidente. Quelle profondeur! Le boisé, noblement intégré, dévoile toujours une petite note de torréfaction, qui commence à disparaître doucement. La bouche, quant à elle, se montre tout aussi fraîche que le nez, droite, élancée et distinguée, sans être ferme ni nerveuse, au corps longiligne et aux saveurs pures et précises, rappelant la violette, le cassis, la fraise des champs, l’encre de Chine et le graphite. La pureté aromatique de ce cru, tout comme la race de ses tanins et la distinction de sa noble matière, le positionne au sommet des réussites de 2000. Il se complexifiera grandement au fil des ans, d’ici 2025. Alc./12,5 %. *Carré d’agneau et jus au café expresso (recette dans À Table avec Chartier) accompagné d’asperges vertes rôties au four à l’huile d’olive et au poivre noir.
Château Sociando-Mallet 1998
Haut-Médoc, Jean Gautreau, France
111,25 $ SAQ S (11233361) ****$$$$($) CORSÉRobe toujours aussi presque noire et violine. Nez dense et profondément fruité, d’une richesse imposante, au boisé encore présent, mais, comme toujours chez ce cru, d’une grande subtilité. On ne peut plus floral pour le cru. Bouche à l’éclat signé Sociando, volumineuse, large, mais aussi fraîche et ramassée, d’une harmonie d’ensemble unique. Superbes tanins réglissés, au grain noble, très serré, et finale d’une grande persistance, virile et saisissante. Servir d’ici 2020. Alc./12,5 %. *Sandwich parfumé à la nigelle, canard confit et jus de viande réduit.
Château Sociando-Mallet 1996
Haut-Médoc, Jean Gautreau, France
149 $ SAQ S (11233352) ****(*)$$$$$ CORSÉ+Une couleur de vin très jeune, presque noire et richement violacée, un nez puissant, d’un fruité à la fois très frais et pulpeux, engageant au possible, pour ne pas dire percutant, d’une race de grand terroir, sans esbroufe, à la bouche tout aussi éclatante qu’il y a deux ans, saisissante, vibrante et intensément fruitée. Une prise de bois admirable, des tanins de cabernet d’un grain et d’une maturité rarissime, des saveurs d’une allonge de premier cru, laissant deviner des notes de violette, de cèdre, de fumée, de cassis, de prune et de tabac, terminant sur une trame élancée et ferme, qui le propulsera très loin dans le temps. Rappelle le 1986 dans sa jeunesse. Servir entre 2016 et 2036. Alc./12,5 %. *Filet de bœuf enveloppé d’algues nori (accompagné d’un braisé de carottes au jus de bœuf).
AUTRES MILLÉSIMES DÉJÀ DISPONIBLES À LA SAQ EN 2010
Château Sociando-Mallet 1986
Haut-Médoc, Jean Gautreau, France175 $ SAQ SS (11098402) ****(*)$$$$$ CORSÉ
Il se montre toujours aussi étonnamment coloré, presque très foncé, mi-violacé, mi-orangé, comme il était il y a trois ans, lors de la précédente dégustation de ce cru. Nez retenu, minéral et profond, à la bouche compacte, ferme et tannique, plutôt virile. Après une heure d’oxygénation, le terroir s’exprime par la grâce de ce cru : un nez d’un fruité d’une jeunesse renversante et d’une minéralité toujours aussi saisissante, à la bouche pleine, dense et vivifiante, dont l’acidité fraîche tend le vin vers une longueur inouïe et vers un futur encore lointain. Mine de crayon, prune, fraise, grenadine, poivre et réglisse donnent le ton. Un vin qui est loin d’avoir tout dit, mais qui se donne pleinement depuis six ans, pour l’avoir dégusté à quelques reprises depuis sa mise en marché en 1989. Alc./12,4 %. *Magret de canard rôti, graines de sésame et cinq-épices, navets confits au clou de girofle) (recette dans le livre Les Recettes de Papilles et Molécules).
Château Sociando-Mallet 1990
Haut-Médoc, Jean Gautreau, France295 $ SAQ SS (11098357) ****(*)?(*)$$$$$ CORSÉ
Bouteille mythique, ayant surclassée de nombreuses grandes pointures médocaines lors des dégustations du Grand Jury Européen, dont certains premiers crus classés du Médoc du même millésime. Dégustée, premièrement, à la fin septembre 2006, au cours d’un repas avec des amis qui avaient acheté cette bouteille en 1994, lors d’une visite au château, puis à nouveau en juillet 2010. Ce 1990 demeure d’une étonnante jeunesse. La couleur est très soutenue. Le nez est complexe et détaillé, s’ouvrant grandement à l’oxygénation, livrant des notes de fumée, de graphite, de tabac, d’épices, de cèdre et de framboise. La bouche est à la fois ample et compacte, pleine et serrée, mais plus détendue que les autres millésimes fin quatre-vingt, début quatre-vingt-dix. La trame tannique est réglissée à souhait, avec du grain et de la minéralité, tout en se montrant plus enveloppés qu’il y a quatre ans. Servir d’ici 2020, voir plus. Alc./12,5 %. *Filets de bœuf Angus sauce au cabernet sauvignon.
AUTRES MILLÉSIMES ACTUELLEMENT NON DISPONIBLES (DÉGUSTÉS EN 2007)
CHÂTEAU SOCIANDO-MALLET 2002
Un Sociando difficile d’accès, refermé sur sa coquille, mais qui, après 4 heures de carafe, devient très poivré et plus joufflu. Rubis très foncé et violacé. Fermé, mais riche de promesses, sans être puissant, laissant entrevoir une certaine race ainsi qu’une fraîcheur de fruit. Dense, compact, hautement fruité, même expressif en bouche, au boisé présent mais intégré, aux tanins serrés, très fins et mûrs, au corps ramassé et aux saveurs de fruits rouges et noirs, et de torréfaction, d’une grande allonge. Alc./13 %. **** Servir entre 2009 et 2022.CHÂTEAU SOCIANDO-MALLET 1999
Presque aussi opaque que le 1998. Nez d’une belle maturité de fruits et d’une grande profondeur, tout en étant retenu. Violette, mûre, café et mine de crayon donnent le ton, avec, à l’oxygénation, des notes de fumée et de lardon. Bouche plus généreuse que le 1998, plus charpentée et plus débordante de saveurs. Les tanins sont aussi plus fermes et plus solidement extraits. Quels fruits ! Bleuet, cerise noire, cassis, cèdre, tabac, épices douces et torréfaction explosent au palais et y demeurent de longues secondes. Un vin qui n’a pas encore digéré son boisé, dont les tanins doivent s’affiner avec le temps, mais qui sera un géant dans plus d’une décennie. Alc./12,5 %. ****?(*) Servir entre 2014 et 2029.CHÂTEAU SOCIANDO-MALLET 1997
Ce 1997 est d’une grande coloration, fortement violacé, spécialement pour le millésime. Le nez s’ouvre doucement, dévoilant une race et une distinction dignes de ce cru. Richesse et profondeur sont au rendez-vous. La bouche est d’un éclat, d’une fraîcheur et d’une largeur qui surprennent pour l’année, exprimant des tanins tissés très serrés, mûrs à point, des saveurs expansives et plus que persistantes et une densité nourrie. Quel fruité ! Cassis, fraise, violette, épices douces et chêne neuf s’entremêlent dans un ensemble compact et longiligne qui fait oublier de nombreuses déceptions de 1997… Alc./12,5 %. **** Servir d’ici 2020.CHÂTEAU SOCIANDO-MALLET 1995
Dégusté à de multiples reprises – spécialement lors d’un repas pour souligner mes 40 ans, avec famille et amis, où il a réussi une émouvante harmonie sur des côtelettes d’agneau fumées au thé Laspang Suchong, l’une de mes créations harmoniques, exécutée avec brio par l’ex chef Steve Lemieux du défunt restaurant Le Bouchon de Liège, à Montréal, ou au repas organisé pour le luthier québécois Mario Beauregard et offert à une dizaine des meilleurs luthiers du monde, dans le cadre du Festival de Jazz de Montréal –, il s’est révélé chaque fois aussi coloré et violacé, un brin moins que le 1996, aussi ouvert, invitant, richement aromatique, complexe et d’une belle maturité, et aussi sensuel en bouche, plein, généreux et harmonieux, aux tanins mûrs et au velouté de texture épais et enveloppant. Ses saveurs, jouant dans la sphère des fruits noirs, des champignons de Paris, de la fumée, de la réglisse, se montrent d’une superbe concentration et d’une très grande allonge. Dans un style plus détendu que le 1996 et déjà très agréable. Alc./12,5 %. ****?(*) Servir d’ici 2030.CHÂTEAU SOCIANDO-MALLET 1994
Presque aussi foncé que le 1993, sans l’égaler. Nez plus fermé, qui semble moins profond que le réussi 1993. Bouche sur le fruit, aux tanins plus souples que les 1993 et 1995, au corps moins dense et aux saveurs qui ont moins d’éclat et moins de fraîcheur. Tout de même nourri et persistant, laissant des traces de cuir, d’humus et de fraise. Sa jeunesse étonne, même s’il n’est pas le plus réussi de la gamme – il ne faut pas oublier qu’il provient d’un millésime difficile et se situe probablement parmi les vins les plus jeunes actuellement et les plus réussis parmi les 1994. Alc./12,5 %. ***(*) Servir d’ici 2012.CHÂTEAU SOCIANDO-MALLET 1993
Très foncé et un brin violacé. Nez retenu, encore très jeune, qui semble passablement riche, aux notes de fruits rouges et de torréfaction, avec un arrière-plan minéral. Bouche au fruité plus engageant, presque expansif, aux tanins serrés, encore jeunes et fermes, sans trop, et au corps modéré. Fraise, cassis, champignons, mine de crayon et cuir neuf signent une très longue et éclatante fin de bouche, à l’acidité vivifiante. L’un des très beaux 1993 médocains. Alc./12,5 %. ***(*)?(*) Servir d’ici 2016.CHÂTEAU SOCIANDO-MALLET 1989
Couleur compacte, très jeune et un brin orangée. Nez très riche et pénétrant, au fruité presque pulpeux, exprimant des notes de fruits rouges compotés, ainsi que de viande fraîche et de truffe. Bouche charnue, pleine et enveloppante, aux tanins encore présents, aux saveurs cacaotées, légèrement torréfiées, d’une très grande allonge. Matière presque détendue, texture veloutée, mais avec du grain. Digne représentant de ce millésime d’exception. Alc./12,5 %. **** Servir d’ici 2018.CHÂTEAU SOCIANDO-MALLET 1985
D’une bouteille dont le niveau de vin était légèrement bas et avec un bouchon très asséché, pour ce qui est de la moitié externe. La robe est d’un grenat foncé, au disque très légèrement orangé. Le nez est aromatique, sans être puissant, plutôt subtil et détaillé, aux notes légèrement épicées, requérant une plus longue oxygénation pour se livrer. La bouche est superbement ramassée, aux tanins très fins et arrondis par le temps, tout en ayant un grain bien présent, aux saveurs fraîches, sur les fruits rouges, avec des pointes de cuir neuf, de mine de crayon, de sous-bois et de prune, au corps plein, mais sans la puissance et la densité du 1986. La longue finale dévoile un soyeux de texture presque sensuel. Un style rappelant l’énergie et la complexité du Concerto pour piano No 1 en Ré majeur, Opus 17, de Camille Saint-Saëns, dirigé par Stephen Hough. Alc./12,5 %. **** Servir d’ici 2013.CHÂTEAU SOCIANDO-MALLET 1981
D’une bouteille présentant un col légèrement bas. La robe est passablement foncée, aux reflets orangés soutenus. Le nez est à la fois très riche et subtil, d’une grande distinction, exprimant des notes de sous-bois, d’humus et de truffe, s’ouvrant beaucoup à l’oxygénation – donc, il ne faut pas le décanter, afin de profiter doucement de son évolution, « en direct » dans le verre. La bouche suit avec une trame très fine, une texture soyeuse, laissant deviner à l’arrière-scène un grain de tanins ayant débuté un certain assèchement. Une autre bouteille de ce 1981, aussi de ma cave, dégustée il y a deux ans, était plus jeune, plus dense et plus expressive (et se méritait quatre étoiles). Alc./12 %. ***(*) À boire.
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